Article pour AFRICALIA ...
KURUKA MAISHA
Une école pour la vie.
Ha! Le Kenya! Quelle merveille... Sa nature, ses safaris, ses plages, son coucher de soleil!
Nairobi!
Cité administrative, ses immeubles et ses rues grouillantes la journée et vides dès que le soir tombe.
D'un côté, les quartiers chics avec ses villas, ses voitures 4x4, ses gardes et ses alarmes.
De l'autre, les "slums" (bidon villes). 1.000.000 d'habitants: l'équivalent de Bruxelles et sa périphérie.
Pas d'eau, pas d'électricité.... Une règle, la survie ; une loi, celle du plus fort.
Les familles vivent par dizaines sur quelques mètres carrés, sans hygiène ou si peu. Pas de véritable cuisine, on prépare les mets à même le sol. Pas de salle de bain, pas de toilettes, pas d'intimité, pas de sécurité. La police? Quand elle osait rentrer dans les "slums", c'était pour arrêter un fils, un frère ou un père que souvent on ne revoyait plus.
Les enfants sont organisés en gangs. On est plus fort en bande. Les rixes, la violence est quotidienne. Lorsqu'ils ne se battent pas, ils trient les poubelles et pour quelques centimes, ils revendent du plastique, des métaux, du carton. Avec l'argent? Ils achètent de la colle. Enfin un soupçon de paradis. Ils s'envolent quelques instants de ce cauchemar, la tête dans les étoiles et le corps en enfer. Lorsqu'ils ne meurent pas d'un coup de couteau ou emporté par une maladie, c'est la drogue qui les fauche.
En 2002, lorsque Sophie Decock (anthropologue belge, expatriée au Kenya avec sa famille) tombe par hasard sur cette réalité , elle ne peut rester sans réagir. Elle s'associe avec Isaac Ooko Odhiambo qui a créé et gère un centre d'accueil à Umoja (un des slums de Nairobi) pour les jeunes enfants et les orphelins. Avec son association (Daradja Rescue Project), il nourrit, lave et donne une formation élémentaire aux jeunes. Un peu d'alphabétisation et des cours de peinture leur donnent un moyen d'expression.
Avec James Mweu (danseur chorégraphe), l'équipe est au complet : en effet, ce dernier va insuffler une véritable dynamique artistique au projet. L'idée est simple, créer une école d'art pour les enfants des rues. Et leur offrir à manger, à la condition qu'ils suivent les différentes formations proposées...
Kuruka Maïsha ("Saute la vie" en swahili) est née.
Cette école engage jusqu'à huit professeurs grâce, entre autre, aux fonds d'Africalia et du Festival Couleur Café. Des cours d'acrobatie, de danse traditionnelle ou contemporaine, de chant et de percussion, de jonglerie sont dispensés tous les jours de la semaine. Petit à petit, ils se passionnent pour l'art. Ils se rendent compte de leur potentiel. Il y a donc une vie avant la mort. Ils vont arrêter de se droguer et s'entraîner corps et âme jusqu'à devenir des artistes professionnels.
Aujourd'hui, l'école est fréquentée par une cinquantaine de garçons ravis d'avoir trouvé une porte de sortie à leurs malheurs. Il faut dire que l'exemple des "anciens" leur fait miroiter non seulement un rêve, mais tout simplement un avenir . Il est vrai que lorsque l'on assiste à une performance de sept "exit-boys" dans un hôtel de luxe de Nairobi, et qu'on les voit danser, s'envoler dans les airs et surtout, gagner un salaire... la loi des "slums" paraît loin! Désormais leur réalité sera celle là: louer un espace de vie, s'acheter des vêtements, se nourrir décemment, aider la famille.
C'est ça Kuruka Maïsha. Saute la vie. Saute dans la vie.
L'année dernière, les "boys" ont créé un spectacle avec l'aide du Festival Couleur Café. Ils l'ont appelé "Piga Kelele" ("Faites du bruit")... Une manière de se faire remarquer. Ils ont mélangé les différents arts qu'ils étudient pour faire un spectacle haut en couleur et vraiment original. Ils sont d'abord allés dans les slums, jouer pour leurs familles et leurs amis. Quelle fierté dans leurs yeux, d'être devenus "quelqu'un". Ensuite ils ont joué pour les "muzungus" (les blancs), qui n'en revenaient pas de la richesse et du rythme de leur spectacle. Depuis, ils tournent avec ce spectacle dans tout le pays, et espèrent se faire remarquer, pour voyager...
C'est ainsi que tous les matins, des jeunes se lèvent de leur paillasse avec un but dans leur vie. Ils s'entraînent, s'entraident et pourchassent un rêve désormais réalisable.
Merci à tous les professeurs, à Sophie, Isaac et James. Merci à Africalia et au Festival Couleur Café.
Grâce à vous tous, non seulement la vie reprend le dessus, l'homme peut avoir un peu moins honte, la souffrance s'éloigne et en plus nous aidons l'art kenyan à s'exprimer.
Gauthier Lisein (mars 2007)